Le « neo-djihadisme » en France : leçons d’une opération antiterroriste

06/10/2012

Tôt ce matin, la Sous Direction Anti-terroriste (SDAT) de la police judiciaire et la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) ont mené, à Paris, Strasbourg et le sud de la France,  une vaste opération contre les milieux salafistes. Cette rafle faisait suite au jet d’un engin explosif de faible puissance – peut-être une grenade artisanale – contre une épicerie casher de Sarcelles (banlieue parisienne), le 19 septembre dernier. Cet acte et l’opération anti-terroriste de ce matin sont porteurs de quatre leçons importantes : la mutation de la menace terroriste est un fait ; les cibles ont changé et les communautés juives sont (et resteront) particulièrement visées ; les « néo-djihadistes » sont particulièrement violents ; l’effort de renseignement doit être intensifié et innover.

 

1)     La menace terroriste a fortement évolué en France (et en Europe) ces dernières années

 

Depuis plusieurs années, et singulièrement depuis la mort d’Oussama Ben Laden, le 1er mai 2011,  al-Qaïda n’a plus été capable de mener d’opérations de large envergure en dehors de certaines zones de djihad traditionnelles telles que l’Irak, le Pakistan, l’Afghanistan ou plus récentes, la Syrie et la Libye.

 

L’organisation d’OBL semble peiner à retrouver, en Occident, les capacités opérationnelles qui furent les siennes. Les centaines de frappes de drones américaines ordonnées par le président Barack Obama dans diverses régions du monde (Pakistan, Yémen, etc.) ont éliminé des dizaines de cadres supérieurs et intermédiaires d’al-Qaïda de même qu’un nombre imprécis de volontaires qui s’entraînaient pour des actions terroristes dans le monde occidental.

 

Le travail des services de police et de contre-terrorisme en Europe et aux Etats-Unis ont fait le reste. On ne compte plus les cellules terroristes logistiques ou opérationnelles qui ont été démantelées ces dernières années à Paris, Londres, Bruxelles, Berlin, New York ou ailleurs.

 

Mais la menace terroriste qui était en pleine mutation depuis au moins cinq ans a désormais radicalement changé. Si al-Qaïda n’est plus capable, à l’heure actuelle, de frapper, le terrorisme djihadiste, lui, continue d’exister. Il est désormais porté par des organisations  régionales (au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique du Nord, au Sahel et en Afrique sub-saharienne, dans la péninsule arabique…) mais aussi par des entités souples et floues s’apparentant davantage à des « bandes » qu’à des groupes structurés.

Ces mouvances infra-terroristes sont de taille réduite, ne regroupant, le plus souvent, que quelques personnes souvent liées par des relations de famille ou de quartiers. Elles sont donc virtuellement impossibles à infiltrer. Pire : si ces groupuscules ont peu ou pas de lien avec le « cœur » de la mouvance djihadiste (al-Qaïda et ses organisations franchisées), elles sont extrêmement difficiles à repérer et peuvent rester « sous le radar » jusqu’au moment du passage à l’acte.

 

2)    La nature des cibles a changé: les communautés juives en première ligne

 

Ces « cellules » ou ces bandes n’ont pas les moyens (matériels et intellectuels) d’organiser de grands attentats du type de ceux du 11 septembre, de Madrid (11 mars 2004) ou de Londres (7 juillet 2005). Mais elles peuvent pratiquer un « terrorisme de proximité » du type de celui de Mohammed Merah qui s’attaqua à des militaires français appartenant à des régiments déployés en Afghanistan (et dont les casernes étaient proches de son domicile) ou à une école juive de sa ville.

 

L’attentat de Sarcelles est de ce type. La cible peut paraître dérisoire : jeter une grenade contre une épicerie juive de banlieue n’a évidemment rien à voir avec les tueries auxquelles nous avons assisté en 2001, 2004 et 2005, ni avec celles qui continuent, presque quotidiennement, dans certaines régions du monde. Mais le poids symbolique de ce ciblage est énorme : en attaquant des communautés juives, les « néo-djihadistes » surfent sur la vague de l’antisémitisme très présent dans une partie de la jeunesse des communautés musulmanes européennes. Le tout sous le prétexte fumeux de s’attaquer au « sionisme ».

 

De plus, le souci sécuritaire qui naît de l’attaque de ces « soft targets » est énorme : si l’on peut protéger (relativement) efficacement les lignes aériennes, les aéroports, les bases militaires, les bâtiments gouvernementaux et les autres infrastructures majeures ou importantes, il est évidemment impossible de faire de même avec des cibles civiles « banales ». Si l’on s’en tient aux seules communautés juives, ce sont des milliers de synagogues, centres communautaires ou écoles qu’il faudrait placer sous protection. Et si l’on élargit le risque aux commerces et entreprises appartenant à des membres de ces communautés, c’est de dizaines de milliers d’objectifs potentiels que l’on parle…

 

Pour nous, ceci indique clairement que les communautés juives devraient rester visées dans l’avenir prévisible.

 

3)    Les « néo-djihadistes » sont hyper-violents

 

Jeunes, souvent issus de milieux marginaux et/ou ayant un passé judiciaire chargé et des liens avec la petite criminalité, les « néo-djihadistes », s’ils ne sont pas capables de coups d’éclats, n’en sont pas moins extrêmement violents.

 

On se rappellera la sauvagerie des attaques de Mohamed Merah, à Montauban et à Toulouse, au printemps dernier. A Sarcelles, c’est un engin explosif qui a été jeté dans un commerce, au risque de tuer ceux qui y travaillaient ou y faisaient leurs courses. Et ce matin, l’une des personnes visées par l’opération de police n’a pas hésité à ouvrir le feu, blessant légèrement trois policiers avant d’être abattu par un tir de riposte. L’homme ne tirait pas au hasard mais avec l’intention manifeste de tuer : l’un des policiers a été touché à la tête et dans la région du cœur et ne doit d’être vivant qu’à ses équipements de protection. Près de Paris, un autre drame a été évité de justesse, le suspect appréhendé n’ayant pas eu le temps de faire usage de son  arme.

 

En fait, ces « néo-djihadistes » sont tout simplement aussi violents que les « nouveaux truands » qui, depuis quelques années, défraient la chronique judiciaire, entre autres en France. Rien d’étonnant à cela puisque les uns et les autres sont souvent liés et partagent la sous-culture de « la violence pour la violence » et un rejet viscéral des normes sociales.

 

4)    L’importance du renseignement

 

Il est clair que, en Europe comme en Amérique du Nord, seul un effort massif du renseignement peut endiguer cette nouvelle menace. Cet effort doit continuer à porter sur le cœur de la mouvance djihadiste et ses « franchises », bien entendu (elles restent dangereuses par elles-mêmes et certains « néo-djihadistes » peuvent leur être liés (Mohamed Merah s’était entraîné au Pakistan….).

 

Mais il faut aussi innover. Il est nécessaire d’accentuer le travail de renseignement à l’intérieur des frontières des Etats occidentaux et, particulièrement, de mener des « opérations transversales » réunissant des spécialistes du terrorisme et du salafisme et des experts de la nouvelle délinquance et des phénomènes de bandes urbaines organisées. C’est dans ce milieu, en priorité, que l’on trouvera les individus ayant à la fois la capacité d’agir, l’accès facile aux armes et aux explosifs et un niveau de « rupture » avec la société qui peut facilement les amener à passer à l’acte. Ce passage à l’acte étant souvent le résultat et l’expression ultime du mélange dangereux d’une idéologie sommaire et mal digérée, d’un racisme antisémite ou « anti-blanc » radical  et d’une révolte totale contre une société dans laquelle voyous des «quartiers »,  salafistes et « néo-djihadistes » sont incapables de trouver leur place. Ou ne le souhaitent pas. 

 

Publié sur www.esisc.org

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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