Une étrange affaire à Kiev

C’est une étrange affaire, aux forts relents de « manip » des services, qui vient d’éclater en Ukraine. Lundi M. Vassil Grytsak, chef du SBU (Sloujba Bezpeky Oukrayiny), le service de sécurité et de renseignement intérieur ukrainien, annonçait l’arrestation d’un certain « Gregoire M », ressortissant français trouvé en possession d’un arsenal impressionnant et qui aurait projeté de commettre une quinzaine d’attentats (pas moins !) en France avant et durant l’Euro 2016. Ses  cibles : des mosquées, des synagogues et des bâtiments publics.

 

Largement mise en scène (nous y reviendrons), l’arrestation de Grégoire M. à la frontière polonaise pose de nombreuses questions :

 

1)     Le jeune français est arrivé en Ukraine en décembre et a rapidement été placé sous surveillance et ce pour des raisons inconnues. Kiev affirme en effet que le SBU l’aurait surveillé « pendant des mois ». Premier fait curieux : autant que nous le sachions, Paris n’est pas prévenu de cette mise « sous cloche » d’un de ses ressortissants.

 

2)     Les services français ne seront donc pas associés  à l’enquête avant l’arrestation. Ils n’interviendront qu’après celle-ci, entre autre en perquisitionnant le domicile français de l’intéressé dans lequel on découvre un T-shirt « floqué au sigle d’un groupe d’extrême droite ». Rien d’autre, ni documentation sur des cibles éventuelles, ni traces de préparatifs. Par ailleurs, le jeune homme est totalement  inconnu des services français, ce qui est curieux, les milieux d’extrême droite (comme ceux d’extrême  gauche) étant nettement plus faciles à pénétrer que les cercles islamistes, d’autant plus que le renseignement intérieur français a un vrai savoir-faire en la matière.

 

3)     De même il semblerait que l’on ne lui connaisse aucun complice potentiel, en tout cas aucun qui ait été identifié, à ce jour, par les services français. Comptait-il commettre tout seul « une quinzaine d’attentats » en utilisant deux lance-roquettes et plusieurs Kalashnikovs ?

 

4)     Cette absence de tout antécédent et le flou qui entoure cette affaire expliquent que le parquet anti-terroriste n’ait pas été saisi du dossier et que la DGSI soit plutôt sceptique face aux explications fournies par Kiev. Pour le moment le dossier est considéré comme ayant trait à un simple « trafic d’armes », pas à des menées terroristes….

 

5)     L’arrestation elle-même a été soigneusement mise en scène et le SBU a été jusqu’à avoir l’obligeance de fournir un très joli petit film aux chaînes de télévision. On y voit entre autre le suspect s’agiter dans une sorte d’entrepôt improvisé où il emballe les armes avant de les stocker dans sa camionnette. Ces images semblent indiquer que la fourniture des armes correspond à une «livraison contrôlée », un exercice délicat dans lequel un service procure au délinquant ce qu’il cherche (drogue ou armes) afin de mieux le piéger. Vassil Grytsak le reconnait d’ailleurs à mi-mots lorsqu’il déclare : « Piégé, le citoyen français a reçu cinq fusils d'assaut Kalachnikov, plus de 5.000 munitions, deux lance-roquettes antichar ».

 

6)    On assiste ensuite à l’arrestation proprement dite, qui ressemble plus à un exercice qu’à l’interpellation véritable d’un dangereux extrémiste lourdement armé.  Lors de cette arrestation, on voit clairement qu’un deuxième homme, passager de la camionnette, est lui aussi extrait du véhicule et plaqué au sol. Il disparaît mystérieusement après l’interpellation, et les images suivantes ne nous montreront plus que le seul « Grégoire M. », menotté et visage flouté. La communication officielle ukrainienne ne fait d’ailleurs état que d’une seule arrestation. On est donc fondé à penser que ce mystérieux convoyeur pourrait être un « agent provocateur » du SBU.

 

Dans une affaire des plus étranges et qui, par bien des aspects, apparaît assez rocambolesque, on en est réduit aux supputations.

 

On peut penser, ainsi, à un banal trafic d’armes  donnant lieu à une « manip » des  services ukrainiens souhaitant redorer leur blason et prouver leur efficacité, à l’heure où Kiev négocie avec l’Union Européenne la suppression des visas pour ses ressortissants se rendant dans l’U.E. et où sa capacité à surveiller ses frontières est régulièrement remise en cause.

 

Mais peut être les choses vont-elles un peu plus loin : et si Kiev voulait impliquer les séparatistes russes (à Kiev, on évoquait déjà, ces dernières heures, une présence possible des services russes derrière cette affaire) pour s’attirer plus de sympathie (et de soutien) de Paris et de l’Europe contre son adversaire moscovite ?

 

Certes, cette hypothèse évoque un roman de John Le Carré ou de Frédéric Forsyth. Mais il ne faudrait pas oublier trop vite que la guerre que se livrent Kiev et Moscou dans l’est de l’Ukraine est bien réelle ; ni que les services ukrainiens sortent du même « moule » que leurs homologues russes : celui de l’ancien KGB, une organisation qui avait fait de la manipulation, de la désinformation et d’autres « mesures actives » un grand art.

 

Dans ce cas, quelques soient ses motivations propres, « Grégoire M. » ne serait que le dindon de la farce, « l’idiot utile », acteur d’une pièce de théâtre écrite pour lui par le SBU.  Un rôle qui, très probablement, le dépasse.

 

Publié sur www.esisc.org

 

 

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