David Olère, artiste et témoin de l’indicible

15/09/2017

 (c) David Olère et ayant-droits.

 

L’information n’a fait que quelques lignes dans les pages des principaux médias français : le ministère polonais de la Culture a acheté 18 toiles de David Olère qui seront exposées au Musée du camps d’Auschwitz. La nouvelle est pourtant loin d’être banale car Olère était tout sauf un artiste banal. Il fut, jusqu’à sa mort, le 21 août 1985, l’un des grands témoins de la Shoa à laquelle il avait survécu. Et, surtout, il apporta un témoignage de première main sur cette tragédie dans la tragédie que furent la vie et la mort des membres des Sonderkommandos.

 

Les Sonderkommandos (« unités spéciales »), initialement appelés Krematoriumkommandos (ici, la traduction ne me semble pas nécessaire…) étaient ces unités de prisonniers (le plus souvent, mais pas toujours, juifs) affectés au « travail » dans les chambres à gaz et les crématoires. Sélectionnés dès leur arrivée au camp, en fonction de leur bonne santé apparente, ils vivaient totalement à part des autres prisonniers et étaient régulièrement « renouvelés ». Comprendre : au bout d’un certain temps – ou parfois après une opération « particulière », les membres du Kommando étaient, à leur tour exterminés et remplacés par de nouveaux arrivants. Les SS pensaient ainsi s’assurer que personne, jamais, ne pourrait raconter l’horreur de ce qui passait dans les zones confinées des camps dédiées à la mort industrielle. Environ 2000 détenus seront affectés au Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau entre la fin de 1940 et l’hiver 1944-1945. Seuls quelques dizaines d’hommes survécurent en arrivant à se mêler aux autres déportés lors de la Marche de la mort[1].

 

David Olère était né en janvier 1902, à Varsovie et y avait étudié à l’Académie des Beaux-Arts. Parti pour Dantzig, puis pour Berlin, il commence à exposer ses sculptures sur bois avant d’être engagé par Ernst Lubitsch pour travailler aux décors de son film La Femme du Pharaon (1922). Il gagne ensuite Paris où il s’installe à Montparnasse et devient affichiste et créateur de costumes pour la Paramount

 

Arrêté le 20 février 1943, il est interné à Drancy puis déporté vers l’Est le 2 mars, par le convoi n°49 qui emporte vers la mort 1 000 déportés (dont 33 enfants). A l’arrivée à Auschwitz, 119 membres du convoi sont désignés « aptes au travail » et tous les autres immédiatement gazés (à la libération, il n’y aura que 6 survivants du « 49 »).

 

Devenu le matricule 106 144, intégré au Sonderkommando, Olère en vit le terrifiant quotidien : accompagner les « sélectionnés » vers la chambre à gaz, vider celle-ci après le « traitement spécial », raser les cheveux des cadavres, arracher les dents en or, et, enfin, brûler les corps dans les crématoires. Si David Olère parvient à survivre à une vingtaine de mois au sein du Kommando, il le doit à son art : il dessine et des gardiens ayant remarqué son talent lui demandent de faire leur portrait ou d’enluminer des lettres envoyées à leurs familles, ce qui lui vaut une certaine protection.

 

En 1945, il regagne la France et ne vit plus, dès lors, que pour témoigner. Avant d’arrêter toute expression artistique, en 1962 – comme si, à un moment donné, il n’en pouvait plus de se confronter sans cesse à ce passé - il réalisera dessins, sculptures et peintures. De mémoire, il tracera les plans des bâtiments du crématoire d’Auschwitz qui, confrontés aux dessins d’architectes retrouvés par la suite s’avéreront être d’une exceptionnelle précision.

 

 

Ceux qui voudraient aller plus loin dans l’approche de cet exceptionnel artiste-témoin trouveront (ici) la belle page que l’historienne  Véronique Chevillon a consacré à David Olère sur son site.  

 

Note du 24 septembre 2017: Par une cruelle ironie du sort, je viens d'apprendre le décès, le 9 août dernier, de Véronique Chevillon qui avait été à l'origine du site que j'évoque ci-dessus. Qu'elle soit remerciée pour le travail extraordinaire qu'elle a accompli pour rendre accessible l'histoire des Sonderkommandos et qu'elle repose en paix. Le vrai tombeau des morts est dans la mémoire et le coeur des vivants.... 

 

[1] Le 18 janvier 1945, 67 012 détenus sont évacués des Camps d’Auschwitz-Birkenau et de la trentaine de « camps annexes » qui leur sont rattachés. Encadrés par les SS, ils doivent parcourir quelques dizaines de kilomètres par une température de – 20°. Environ 15 000 déportés ne survivront pas. 

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