L'ultra-droite violente entre fantasmes et dangereuses réalités: actualité et souvenirs de jeunesse

22/10/2017

 

Samedi, huit hommes âgés de 17 à 29 ans étaient présentés à un juge d’instruction, mis en examen et, pour six d’entre eux, incarcérés (un septième a été placé en détention provisoire en attendant un débat sur son incarcération et l'un des trois mineurs concernés a été mis sous contrôle judiciaire). Leur inculpation a été décidée pour association de malfaiteurs  liée à un projet terroriste. Une énième affaire de djihadisme ? Non, cette fois c’est à l’ultra-droite violente qu’appartiennent les inculpés. Ils avaient rejoint les rangs du groupuscule formé par Logan Alexandre Nisin, lui-même incarcéré depuis le mois de juin, et projetaient des attentats contre des mosquées et des politiques (Christophe Castaner et Jean-Luc Mélenchon figuraient au nombre des leurs cibles) mais aussi, semble-t-il, contre le marché aux puces de Marseille ou un… restaurant indien d’Aix-en-Provence.

 

L’histoire de Logan Alexandre Nisin est un cas d’école de dérive vers le terrorisme. Âgé de 21 ans, ce Vitrollais était repéré par les services de renseignement intérieur depuis plusieurs années. Sa surveillance avait été intensifiée, à la mi-mai 2017, lorsqu’il fut apparu qu’il administrait une page Facebook à l’honneur du Norvégien Anders Behring Breivik, le sinistre tueur néo-nazi qui, le 22 juillet 2011 massacra 77 personnes et en blessa 151 autres dans un attentat à la bombe contre un bâtiment gouvernemental et une attaque à l’arme automatique contre un camps de la Ligue des Jeunes du Parti travailliste (les Jeunesses socialistes locales).  Une majorité d’adolescents figuraient au nombre de ses victimes.

 

Sous la (belle) plume d’Elise Vincent, Le Monde consacrait, il y a quelques jours, un long portrait à Logan Nisin, retraçant son parcours politique et l'évolution qui l’a conduit au fantasme terroriste. Les éléments biographiques qui suivent en sont extraits.

 

Fils de petits entrepreneurs marseillais, il suit sa mère après le divorce de ses parents et se retrouve à Vitrolles.  Logan commence à se refermer sur lui-même dès son enfance : affligé d’un léger tic nerveux au visage, il est la risée et le souffre-douleur de ses camarades d’école. Là où beaucoup ne verraient « que » la méchanceté dont les enfants peuvent faire preuve, Logan discerne le rejet d’un petit garçon blanc par des écoliers majoritairement issus de l’immigration. Son chagrin, nourri dans la solitude de sa chambre le mène à se rêver en surhomme : il se complaît dans l’écoute des rappeurs nationalistes, surfe sur les sites de la droite extrême et finit par adhérer, à 16 ans, aux Jeunesses nationalistes, organisation dépendant de l’Œuvre Française créée en 1970 par Pierre Sidos, fils de François Sidos, haut responsable de la Milice, fusillé le 28 mars 1946 pour sa collaboration avec l’occupant nazi (Pierre Sidos, lui-même jeune milicien, avait été condamné à 10 ans de prison lors du même procès). Le 24 juillet 2013, l'organisation est dissoute et, un an plus tard, Logan rejoint le Mouvement populaire Nouvelle Aurore (MPNA), une officine marseillaise inspirée le parti néonazi grec Aube Dorée. Le MPNA qui s’affiche ouvertement comme « pétainiste », s’illustre par des actions coups de poing symboliques « émaillées de saluts nazis et de reprise du chant « Maréchal nous voilà… »

 

Logan est responsable de la propagande et du site internet du « mouvement » (qui, à son apogée, ne regroupera jamais plus d’une trentaine d’individus) jusqu’en juin 2014. Ce mois-là, le MPNA prévoit de dégrader la statue de Missak Manouchian, résistant communiste de la MOI (Main d’Œuvre Immigrée, l’organisation des « étrangers » des FTP) fusillé à 37 ans, au Mont-Valérien, le 21 févier 1944 avec 22 de ses camarades, après le procès dit de L’Affiche Rouge. Cette provocation, c’est le faux pas qu’attendait la justice : deux dirigeants du mouvement sont arrêtés et condamnés. Le MPNA s’auto-dissout….

 

On retrouve ensuite le jeune homme dans les rangs de l’Action française, mouvement aujourd’hui plus folklorique que méchant et qui – même si certains de ses militants ne répugnent nullement à la baston – ne prône absolument pas la violence. Dix-huit mois plus tard, Logan s’éloigne de l’AF – déçu semble-t-il par son intellectualisme – et abandonne les études qu’il avait reprises. Il devient trésorier de France Village, un groupe qui a pour projet d’acheter un terrain pour y bâtir un « village blanc », façon « dernier village gaulois » face à l’envahisseur arabo-métèque. Sur internet, en même temps, il s’emballe et, sous le pseudonyme de Klausbraun13 (pour KLAUS Barbie et Eva BRAUN, le 13 désignant évidemment son département des Bouches du Rhône) crée différentes pages qui seront bloquées les unes après les autres. On le retrouvera ensuite au Front National où certains envisagent un temps de lui confier la section locale du FNJ.

 

Le 28 juin, à 6 heures du matin, il est interpellé : les enquêteurs qui ont à l’œil, depuis plusieurs années, cet abonné aux gardes-à-vue et ont découvert son admiration pour Breivik ont décidé de mettre le holà à sa dérive avant qu’il ne soit trop tard. Chez lui, on découvrira quelques armes (dont certaines modifiées) et surtout, dans son ordinateur, les textes fondateurs du groupuscule qu’il a mis sur pied avec quelques amis, et a nommé OAS en hommage aux ultras de l’Algérie française, et les projets d’attentat. Bravache au début de sa garde à vue – « Anders Breivik a toute ma sympathie », crache-t-il aux policiers - il se déballonne rapidement et affirme vouloir « arrêter tout ça ».

 

L’enquête se poursuit et aboutit donc, mardi dernier, au coup de filet mené par la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) et la SDAT (Sous-direction antiterroriste) de la PJ. Les projets de l’OAS nouvelle mouture étaient-ils sérieux ? Assez semble-t-il, pour que des mandats d’arrêt soient délivrés. Le procès à venir nous dira ce qu’il en était.  

 

Mais au-delà de cette dérive des enfants perdus de la droite ultranationaliste, la question qui se pose est celle de la résurgence d’un terrorisme d’extrême droite.

 

A priori, la menace semble surjouée à nombre de spécialistes des milieux extrémistes comme du terrorisme. Globalement, je partage leur point de vue : l’extrême-droite est, heureusement, top divisée, trop « bavarde », formée, le plus souvent, de militants trop stupides, trop « bas de plafond » pour réellement présenter un risque terroriste majeur. Et pourtant…

 

Dans une vie antérieure, durant la deuxième partie des années quatre-vingt, j’ai mené une opération de retournements et de recrutements dans cette mouvance. Le service auquel je collaborais à l’époque s’intéressait au potentiel violent de la mouvance mais également (et surtout) à ses liens avec des puissances étrangères. Des liens souvent contre nature : une frange de la droite, antisémitisme exacerbé aidant, s’était rapprochée de certains régimes arabes ou de l’Iran des Ayatollah (voir l’affaire Gordji, du nom de cet interprète de l’ambassade d’Iran qui avait financé une libraire néo-nazie de Paris). Dans l’ensemble, les militants que je rencontrais alors (et dont près d’une demi-douzaine furent, brièvement, mes « sources » rétribuées) étaient des haineux, des méchants, mais ils relevaient bien davantage du registre des va-de-la-gueule, braillards de fin de cortèges des manifestations nationalistes, pathétiques participants aux dîners anniversaires de la naissance ou de la mort d’Adolph Hitler rassemblant quelques dizaines de fêlés dans tel ou tel restaurant du centre de Paris, militants bretons en rupture de ban, philosophes ratés et alcooliques, antisémites maladifs, obsédés du complot judéo-maçonnique – que d’un véritable danger. Bien entendu, on y trouvait aussi quelques casseurs de bougnoules , des mercenaires, l’un ou l’autre demi-solde du trafic d’armes, mais ce milieu était tellement pénétré et surveillé par les « services » (RG, DST, et, mais dans une moindre mesure la maison à laquelle j’appartenais) que ces militants pouvaient difficilement bouger une oreille sans que trois rapports arrivent simultanément Place Beauvau ou à la Préfecture de Police (RG), rue Nélaton (DST) ou Boulevard Mortier (DGSE). J’ajouterai que les haines corses que se vouaient, au sein de ce microcosme de décérébrés, les uns et les autres et leur manque chronique d’argent les rendaient incomparablement plus faciles à recruter que les islamistes radicaux d’aujourd’hui. Les quelques billets de 500 francs que coûta (pour un rendement extrêmement intéressant) mon opération en témoignent. A ce qu'on me dit, les choses n'ont pas beaucoup changé depuis...

 

En France du reste, si l’on excepte quelques jets de sang ou des dépôts de têtes de porcs dans les moquées (activités répréhensibles mais ne mettant pas vraiment en danger la sûreté de l’Etat et l’intégrité physique des personnes), ces dernières années ont vu une radicalisation des discours mais, heureusement, fort peu de passages à l’acte. Il y en eu, malgré tout : l’attentat de Philippe Rivet à La Baule, le 24 février 2000 (un mort), ceux de mai 2001 et septembre 2005 de Tiwaz 2882 (deux morts) le coup de feu (sans conséquence) de Maxime Brunerie contre Jacques Chirac, le 14 Juillet 2002, sept attentats à la bombe anti-maghrébins de Clandestini Corsi, entre mars et septembre 2004 (pas de victimes) la mort de Clément Méric le 15 juin 2013.

 

Il n’empêche que, lors d’un entretien, fin 2016, Patrick Calvar, alors patron de la DGSI, ne me cachait pas son inquiétude : les discours de haine montent et l’irruption d’une violence d’extrême-droite antimusulmane lui semblait inévitable. D’où l’importance de consacrer les moyens nécessaires à la surveillance de cette mouvance.

 

L’opération de ces derniers jours montre que cette surveillance est réelle. Et tant mieux, car, comme le disait en son temps l’immortel Audiard : « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît » ….

 

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