Djihadistes européens jugés en Irak : le test Jadaoun

23/05/2018

 

Au-delà de l’émotion et des commentaires lapidaires sur les réseaux sociaux, le cas de Tarik Jadaoun est important car il conditionne probablement le traitement futur des djihadistes arrêtés et détenus en Irak et en Syrie.

 

Résumons les faits : Jadaoun, djihadiste belge dont on sait, au minimum, qu’il a porté les armes pour Daech, pendant environ trois ans, qu’il a entraîné des enfants-soldats (ce qui constitue un crime de guerre), qu’il a menacé la Belgique de destruction et qu’il a revendiqué les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016 a été arrêté à Mossoul le 12 juillet 2017. Interrogé en prison par des agents de la CIA (et probablement par des représentants d’autres services occidentaux…) il a tenté de « négocier » en avouant qu’il avait joué un rôle de « coordinateur » au sein de Daech et s’était lui-même porté volontaire pour commettre un attentat en Europe : il offrait de collaborer avec les services belges si on lui évitait un procès en Irak et qu’il était rapatrié sur le sol européen. La réponse des autorités a été rapide et d’une clarté totale. A la mi-décembre 2017, le Premier ministre Charles Michel déclarait que la Belgique « ne négocierait pas avec un terroriste » et précisait, pour que les choses soient limpides : « Il n’y a pas d’espace pour ces gens dans notre société. Leur situation fera l’objet d’une approche très stricte, au cas par cas ». Point final.

 

Cette semaine, Tarek Jadaoun a donc été condamné à mort par pendaison. Il a un mois pour faire appel. Par la voix du ministre des Affaire étrangères, Didier Reynders, la Belgique a rappelé que, comme le reste de l’Union Européenne, Bruxelles condamnait la peine de mort et a demandé que celle-ci soit commuée (donc transformée de fait en détention à perpétuité). Il a raison.

 

Au-delà des principes (le devoir d’assistance à un ressortissant jugé à l’étranger et la non-application de la peine de mort), le problème qui se pose ici est celui du sort des djihadistes européens détenus en Irak et en Syrie et en attente de procès.

 

Qu’on me comprenne bien : je ne suis pas pris d’un soudain accès de faiblesse. Le sort individuel de Tarik Jadaoun et de ses semblables m’indiffère totalement et je ne dormirais pas plus mal si l’on les enferme à jamais et qu’on jette la clé de leur cellule. Ces volontaires de la mort ont rejoint, en toute connaissance de cause, une organisation criminelle qui assassinait des civils par milliers, qui égorgeait ou brûlait vif des otages, qui jetait les homosexuels du haut des toits et pratiquait allègrement la crucifixion et la lapidation, qui trafiquait femmes et enfants comme esclaves et encourageait leur viol. Ils ont porté les armes contre les pays dont ils avaient la nationalité, ont encouragé à y commettre des attentats contre leurs concitoyens ou en eux-mêmes organisés. Je ne nourris aucune pitié pour ces individus et leur sort, je le répète, m’indiffère.

 

Je suis de ceux qui ont dont dit et qui continuent à répéter que, en situation de combat, l’un de nos buts doit être d’éliminer physiquement le maximum de volontaires européens de Daech ou d’autres organisations djihadistes. Et c’est ce qui s’est fait, par l’action des bombardements ciblés mais aussi, pour deux pays européens, la France et la Grande-Bretagne, par d’autres moyens et opérations dans le détail desquels il n’est pas nécessaire d’entre ici. On peut même dire sans trahir un trop grand secret mais, à nouveau, sans s’encombrer de détails inutiles, que Paris ou Londres ont « sous-traité » un certain nombre d’opération « d’entrave » (avec « neutralisation », c’est l’une des litotes utilisées pour désigner une élimination ciblée…) au profit de pays membres de l’Union Européenne auxquels la sensibilité de la société ou le rapport à un passé difficile interdisait ces mesures extrêmes. Et c’est une bonne chose.  Seulement, quand le combat s’arrête, la situation change.    

 

En 1945 et jusque dans les années cinquante, des traîtres français, belges ou britanniques qui avaient collaboré avec les Nazis ou, plus grave, s’étaient engagé dans la SS (à laquelle on peut comparer, par bien des égards, les katibas du fascisme islamiste) ont été passés par les armes. C’était la bonne décision. Mais le monde a changé. L’Europe rejette aujourd’hui la peine de mort. Et il n’existe manifestement, n’en déplaise à certains, (ceci est prouvé, élection après élection depuis plus de trente ans) aucune majorité pour la rétablir. Cette page est tournée. N’appliquant pas la peine de mort, nous ne pouvons admettre qu’elle le soit, ailleurs, à nos ressortissants.

 

On se rappellera que, fin 2017, un débat, d’ailleurs assez bref, a vu le jour en Europe (en tout cas en France et en Belgique) : que faire avec les djihadistes détenus en Irak ou en Syrie : demander leur rapatriement afin qu’ils soient jugés ici ou les laisser affronter leurs juges sur place ? Un consensus s’est dégagé (même s’il n’a pas toujours été officialisé) : les djihadistes européens ont commis des crimes au Moyen-Orient et c’est là qu’ils doivent être jugés. Le sous-entendu est clair : nos autorités ne souhaitent pas que ces gens reviennent en Europe où un nombre certains d’entre eux, sinon tous, continueraient à présenter un risque majeur. Et à nouveau, nos gouvernements ont raison : nous avons déjà sur notre continent assez de cas « intéressants » - ainsi qu’en témoignent les récentes tragédies de Trèbes et du quartier de l’Opéra -sans en importer d’autres.

 

Seulement, ce consensus (non exprimé officiellement, je le répète) est, politiquement et juridiquement fragile. Il impose que l’Irak (je ne traiterai pas, ici, du cas des Kurdes de Syrie qui détiennent un certain nombre d’Européens, mais est différent étant donné qu’ils n’ont pas d’Etat et, partant, aucun système juridique reconnu internationalement) mène ces procès de manière acceptable. Et, bien entendu, qu’ils s’abstiennent d’appliquer la peine de mort ce qui placerait les Etats européens sous une pression insupportable.

 

La marge de manœuvre est étroite mais elle existe. A ceux qui disent que les djihadistes européens doivent être rapatriés et jugés ici, je réponds « non ! ». Mais à ceux qui affirment que Bruxelles ou Paris n’ont pas à se mêler des affaires judiciaires d’un Etat souverain, je réponds que négocier, dans le respect et la discrétion, est possible. Cela se fait d’ailleurs couramment. Plusieurs centaines de Belges et environ 2 200 Français sont actuellement détenus à l’étranger et bénéficient de l’assistance consulaire, ce qui ne les empêche nullement de purger la peine à laquelle ils ont été condamnés. Et 7 Français ont été condamnés à mort mais, depuis près de trente ans, aucun ressortissant français n’a été exécuté.

 

Eviter le châtiment ultime aux djihadistes européens capturés au Moyen-Orient ne constitue ni une faiblesse ni une marque d'impossible et impensable pardon : c’est une question de cohérence avec nos valeurs et, surtout, c'est faire preuve de pragmatisme. Après, nous pourrons oublier Tarik Jadaoun et ses semblables et les laisser faire face au destin qu’ils se sont librement choisi et qu’ils doivent désormais assumer.  

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