La Shoa: un processus industriel, unique dans l'histoire

27/01/2019

 

J’ai pour règle absolue, depuis trente ans, de ne pas discuter avec les révisionnistes ou autres négationnistes. Ni avec ceux qui appliquent leur complotisme à la SHOA, ni avec ceux qui le font pour le 11 septembre, ou d’autres pans de notre histoire. Discuter, ce serait admettre qu’il existe une histoire « officielle » et une histoire « réelle », thèse récurrente des révisionnistes. Ceci ne signifie pas que, entre gens sérieux s’appuyant sur des sources, on peut discuter de certains aspects de l’histoire. Il a existé, par exemple, dans les années quatre-vingt, un débat intéressant entre « intentionnalistes » (qui pensent que la Shoa est prévue et présente, dès le départ, par l’idéologie nazie) et les « fonctionnalistes » (qui estiment que l’extermination systématique n’intervient que quand l’expansion à l’Est permet aux Nazis de contrôler une population de millions de juifs dont « ils ne savent que faire » et que leur idéologie antisémite les a préparé au pire)[1]. On notera que les ouvertures de nouvelles archives, ont, depuis, largement fait pencher la balance du côté des « intentionnalistes » …

 

 Ce post ne leur est donc pas destiné. Je pense en revanche qu’il pourra aider ceux qui, par exemple, essaient d’expliquer à leurs enfants ou à des élèves ce que fut la Shoa.

 

Je le publie, en ce 27 janvier, à l'occasion de la commémoration de la libération d'Auschwitz par l'Armée rouge et de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste.

 

Les révisionnistes se retrouvent (ou se divisent) autour de quelques arguments : « les juifs sont morts de maladie », « les juifs sont morts suite aux bombardements alliés », « il y a eu des mauvais traitements, et donc des morts, mais il n’y avait aucune politique systématique et intentionnelle d’extermination ». Dans tous les cas, ils contestent le nombre de morts (« 6 millions ») et l’existence des chambres à gaz ou d’autres procédés d’extermination systématique.

 

Ces arguments sont assez faciles à réfuter :

 

1)      Un certain nombre de victimes (mais très loin de la majorité) sont en effet mortes de maladie ou de malnutrition. Mais maladie et malnutrition étaient évidemment induits par les privations et le mauvais traitement des victimes parquées dans des ghettos, les Allemands et leurs collaborateurs en sont donc responsables puisqu’ils étaient en charge des camps (ce que personne ne conteste) et donc de la santé des détenus ;

 

2)     Il n’y a eu AUCUN bombardement des camps d’extermination (Auschwitz ou autre) ni, d’ailleurs, aucun bombardement des voies de chemin de fer qui y menaient, aucun juif déporté n’a donc pu être victime de ces bombardements. La décision de ne pas bombarder relève de deux facteurs : les camps d’extermination sont situés loin à l’est et donc relativement difficiles à atteindre sans pertes importantes ; la priorité de l’aviation alliée est l’effort de guerre, donc la destruction des troupes, industries et villes allemandes et l’appui aux opérations en cours.

 

Par ailleurs, de nombreux travaux d’historiens permettent de mieux comprendre, aujourd’hui, pourquoi cet aspect des choses n’était pas une priorité pour les gouvernements alliés[2].

 

Il faut faire attention, également, à ne pas se laisser entraîner dans un discours oiseux qui mélange tout et, plus particulièrement les camps « de concentrations » et les camps « d’extermination ». Il y a eu de très nombreux morts dans les camps de concentration, par exécutions, tortures, faim, maladie, expérimentations médicales délirantes, etc. mais leur but premier n’est pas de tuer mais d’interner les ennemis politiques du régime (communistes, socialistes, Francs-Maçons, témoins de Jéhova, militants chrétiens, résistants, prisonniers de guerre russes, etc.) et, si possible de les faire travailler dans des usines comme main d’œuvre esclave pour soutenir l’effort de guerre. La mort est omniprésente mais elle n’est pas une fin en soi, elle est induite par les condition de vie et la brutalité des gardiens…  Il a existé une trentaine de camps principaux (en Allemagne, Pologne, Russie, France, Belgique, Pays-Bas, Autriche, Yougoslavie, Pays Baltes) et des centaines de « camps secondaires » souvent liés à une usine qui rassemblaient de quelques dizaines à quelques milliers de détenus et où ils étaient, en général, un peu mieux traités et mieux nourris (pour préserver leur force de travail).   

 

Pour ce qui est des camps d’extermination, il y en a eu SIX, tous situés en Pologne. Deux d’entre eux, Auschwitz-Birkenau (1 100 000 morts) et Majdanek (80 000) sont des « annexes » de camps de concentration déjà existant et les quatre autres, Chelmno (150 000), Belzec (Entre 450 000 et 500 000), Sobibor (entre 200 000 et 250 000) et Treblinka (Entre 750 000 et 1 200 000) ont été créés de toutes pièces dans le seul but d’exterminer. L’historien Raul Hilberg (1926-2007) appelle ces six camps : « centres de mises à mort ».  

 

Pour bien comprendre ce qui s’est passé, on ne peut se concentrer uniquement sur la phase finale du processus  (l’extermination et ses méthodes) mais il faut en appréhender l’ensemble que l’on peut schématiser, je pense, comme suit (je distingue 16 étapes, dans ce processus, certaines peut-être redondantes). Cette approche seule permet de discerner et de comprendre la pratique de l'extermination comme une politique volontaire, réfléchie et conçue dans ces moindres détails.

 

1) Aux origines, une idéologie antisémite virulente présente dès le début chez Hitler, Goebbels, Himmler et d'autres acteurs majeurs du mouvement National-Socialiste. Elle se nourrit d’un mélange du vieil antisémitisme chrétien, de « néopaganisme » délirant, de théories complotistes (les mythes des « profiteurs de guerre juifs de 14-18 », du « coup de poignard dans le dos de 1918 », etc.) et d’antisémitisme « social » (jalousie…) traditionnel.

 

2) Ensuite l’instrumentalisation de cet antisémitisme par une propagande permanente, omniprésente et massive (des années 20 à 1945).

 

3) L’exclusion progressive (mais rapide) des juifs de la vie publique quand les Nazis arrivent au pouvoir : la première loi antijuive, celle de « restauration de la fonction publique allemande » qui exclut les « non-aryens » de la fonction publique est adoptée le 7 avril 1933 (deux mois et 7 jours après l’accession d’Hitler au pouvoir !). Les lois de Nuremberg le seront en 1935. Dès lors les juifs ne peuvent plus être fonctionnaires, ne peuvent plus exercer de nombreuses professions (médecin, architecte, avocat, etc.) ne peuvent plus épouser « d’Aryens », ne peuvent plus avoir d’employé non juifs, ne peuvent plus posséder de postes de radios (!), ne peuvent plus fréquenter certains endroits publics, ne peuvent plus fréquenter les parcs qu’à certaines heures et ne peuvent s’asseoir que sur des bancs « réservés » (et rares) peints en jaune, etc.  Les lois de Nuremberg seront, par la suite, introduites par ordonnances dans tous les pays occupés.

 

4) L’enregistrement des juifs. Il est obligatoire mais, faute de listes, il se fera sur une base volontaire et, malheureusement, les Nazis auront dès lors les fichiers leur permettant de mettre en œuvre leur politique.

 

5) La spoliation (par expropriation, confiscation, vente forcée à bas prix et pillage), qui prive les juifs des moyens de se défendre ou d'émigrer (et finance le régime). La même technique sera ensuite appliquée dans les pays occupés.

 

6) Les premières violences physiques (par exemple les exactions qui suivent directement l'Anschluss, en Autriche, en mars 1938, ou la « Nuit de Cristal », le 9 novembre 1938).

 

7) La concentration des juifs (en Allemagne, dès 1939, dans des immeubles réservés, à l’Est, dans les Ghettos).

 

8)  Les débuts « artisanaux » de la Shoa (« Camions à gaz » et « Shoa par balle » des Einsatzgruppen, massacres « spontanés » commis par des Polonais, des Ukrainiens ou des Baltes sur incitation des Allemands et toujours sous leur contrôle). Cette « Shoa par balles » ou camions a fait entre 800 000 et 1 400 000 morts avant 1942.

 

9) La décision de l’industrialisation et de systématisation de la « solution finale » en janvier 1941 (conférence de Wansee).

 

10) La création des camps d’extermination et des chambres à gaz à partir de fin 1941 pour systématiser et industrialiser la Shoa et la rendre « moins stressante » pour ses auteurs.

 

11) Les arrestations et rafles massives.

 

12)  Le transport, qui sera une priorité du régime jusqu'à ses derniers mois, alors même que la Wermacht manque de trains pour acheminer troupes et armes vers les fronts.

 

13) L’extermination industrielle par le gaz (souvent avec l’aide des spécialistes de « l’euthanasie » employés en 1939 pour gazer en Allemagne environ 100 000 handicapés mentaux ou physiques)

 

14) La « spoliation ultime » (vêtements et valises, cheveux, dents en or et parfois, mais assez rarement, jusqu’à la graisse ou la peau…)  

 

15) La destruction des cadavres et des installations  (fours crématoires) pour dissimuler les preuves. 

 

16) La dissimulation du crime (jusqu’en 1942, les cadavres sont enterrés dans des fosses communes, à partir de 1942, la plupart des fosses communes de la « Shoa par balles » et celles des camps d’extermination seront rouvertes et les cops détruits pas le feu et l’incinération dans les camps deviendra immédiate et systématique)

 

 

Au total, sous toutes ses formes, la Shoa fait entre 5,1 et un peu plus de 6 millions de morts. D’après Hilberg qui tient pour l’estimation « basse », ils se répartissent comme suit : 800 000 par privation/malnutrition dans les ghettos, 1 300 000 dans la « Shoa par balles », 3 000 000 dans les camps. Un quart du total des victimes sont des enfants de moins de 13 ans.

 

Mais face à un discours complotiste et délirant, l’argumentation doit évidemment s’appuyer sur des documents et une bibliographie systématique.

 

A)    Les documents Allemands

 

En voici une courte sélection:

 

- Lettre de Heydrich invitant le diplomate allemand Martin Luther à la Conférence de Wannssee (en vue d’envisager la « solution finale de la question juive » - « Endlösung der Judenfrage »). Elle est reproduite en illustration principale de cet article. 

 

- Recensement par pays des Juifs « à traiter » (très « optimistes », les nazis y recensent même quelques pays qu’ils ne contrôlent pas : Angleterre, Irlande, Suisse, Espagne…).

 

 

 

- Texte du Protocole final de la Conférence de Wannsee (un seul des trente exemplaires a été retrouvé, dans les archives de Martin Luther, en 1945). Le texte est ici (en allemand avec une traduction en anglais):
https://eudocs.lib.byu.edu/index.php/Wannsee-Protokoll

 

- "Rapport Jäger", rapport d’un chef d’Einsatzgruppen sur l’extermination de 135 000 juifs par ses hommes en 1941. L’introduction, les facsimilés et la traduction sont ici : https://phdn.org/histgen/jaegerintro.html.

 

- Camions à gaz : rapport d’un officier SS à Walter Rauff : en six mois, 97 000 juifs ont été « traités avec 3 voitures [camions] dont le fonctionnement n’a révélé aucun défaut… ». Introduction, facsimilé et texte ici : https://phdn.org/histgen/camionsagaz/rauff420605.html

 

- Mention d’une « cave de gazage » (« Vergasungskeller » : chambre à gaz) dans un documents technique officiel de la SS. Introduction, facsimilé et traduction ici : https://phdn.org/histgen/auschwitz/19430129-vergasungskeller.html

 

- Lettre du juriste SS Höppner à Eichmann sur la « liquidation des juifs inaptes au travail…par un moyen quelconque rapide et efficace »). Introduction, facsimilé et traduction ici : https://phdn.org/histgen/documents/hoppner19410716.html

 

- Lettre d’un ingénieur SS sur la capacité d’incinération des crématoires d’Auschwitz (4756 corps par jour…). Introduction, facsimilé et traduction ici : https://phdn.org/histgen/auschwitz/19430628-4756-personnes.html

 

De nombreux autres textes et documents sont accessibles ici : https://phdn.org.

 

B)    Les documents alliés

 

- « Télégramme Riegner » (août 1942) faisant état du « massacre » des juifs (voir ci-dessous).

 

 

- Références des « protocoles d’Auschwitz » (récits de témoins oculaires) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Protocoles_d%27Auschwitz

 

- Texte complet des protocoles : http://www.holocaustresearchproject.org/othercamps/auschproto.html

 

- Rapport du gouvernement polonais en exil publié à Londres le 10 décembre 1942 : http://www.doomedsoldiers.com/THE-MASS-EXTERMINATION-OF-JEWS-IN-GERMAN-OCCUPIED-POLAND.html

 

- Son texte complet : https://archive.org/stream/TheMassExterminationOfJewsInGermanOccupiedPoland/The%20Mass%20Extermination%20of%20Jews%20in%20German%20Occupied%20Poland_djvu.txt

 

- Divers autres documents peuvent être trouvés ici: http://www.holocaustresearchproject.org

    

 

 

 

 

[1] Voir, notamment, cette passionnante interview de 2015 de François Delpla : https://www.herodote.net/Le_nazisme_entre_fonctionnalisme_et_intentionnalisme-article-1493.php

 

[2] Entre autres : Richard Breitman: Official Secrets : What the Nazi planned, what the British and American knew, Penguin Books, London, 1998 ou David Banker, Secret Intelligence and the Holocaust, Yad Vashem, Jerusalem, 2006 (traduit en français sous le titre “Les services secrets et la Shoa” et publié par Nouveau Monde, Paris, 2007.  

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