Pour en finir avec le COVID-19 : quand l’Europe s’est suicidée par peur d’une maladie…


En avons-nous trop fait ? Avons-nous « sur-réagi » face à la pandémie ? Le remède sera-t-il pire que le mal ? Autant de questions qui me taraudent depuis 70 jours que je travaille quotidiennement à l’évaluation de cette crise sans précédent.

Au moment où j’écris ces lignes, le 20 mai à 14h00, la pandémie de COVID-19 a tué un peu plus de 323 723 personnes dans le monde depuis son apparition, à l’automne 2019 et il semble que, partout, la progression marque le pas : les constations de nouveaux cas diminuent, les admissions à l’hôpital diminuent, les décès diminuent.

Bien entendu, il reste énormément d’inconnues : si les chiffres sont relativement fiables en Europe, aux Etats-Unis, en Australie, au Canada, il n’en va pas de même en Chine où il est probable qu’ils aient été grossièrement sous-évalués, et, en Turquie, en Russie, en Iran, en Inde ou au Pakistan, de même que dans de nombreux pays africains, les données qui nous sont livrées sont peu crédibles. Le monde vit dans la crainte d’une « deuxième vague ». Mon but, ici n’est pas de me livrer à un bilan (il est trop tôt) ni à une prospective de santé publique (je ne suis pas médecin et, soyons honnêtes, personne ne sait exactement ce que l’avenir nous réserve), mais je voudrais livrer quelques réflexions sur ce que cette pandémie nous a appris sur nous-mêmes et sur nos sociétés.

Cette réflexion sera limitée, dans l’espace, au monde développé, riche et occidental, celui que je connais le mieux, et plus particulièrement à la Belgique et à la France.

D’abord les chiffres, donc : 323 723 morts. Plus de 300 000 morts, de la même cause, en à peu près 26 semaines, c’est évidemment énorme. D’autant que, le manque de fiabilité des chiffres dans certains pays ayant été souligné, la réalité est sans doute bien supérieure. Mais mettons cette appréciation en perspective.

En 2018, environ 57 millions de personnes sont mortes dans le monde, ce qui, ramené à 6 mois, nous donne 28,5 millions de morts ; 323 723 décès, cela représente 1,13% de ce total.

Dans le monde, le Sida tue chaque année entre 700 000 et 1 million de personnes (depuis le début de l’épidémie, dans les années quatre-vingt, plus de 32 millions de personnes sont morts du Sida….) ; la grippe saisonnière et donc « banale », entre 290 000 et 650 000 personnes, les maladies infectieuses transmises par des piqures de moustiques, bon an mal an, 725 000 personnes, les morsures de serpent entre 81 000 et 137 000 personnes. Et la faim emporte 25 000 vies PAR JOUR, soit 9,1 millions par an : oui, vous avez bien lu : en 2020, 9 125 000 personnes mourront DE FAIM !

Ajoutons que, chaque année 475 000 personnes sont assassinées (hors conflits), tandis que 800 000 personnes se suicident (une toutes les 40 secondes !).

En Belgique, le COVID 19 a tué (toujours ce 20 mai) 9 150 personnes et en France 28 025. Dans le premier de ces deux pays, la mortalité moyenne est de 100 000 à 110 000 personnes chaque année, le cancer y fera environ 29 709 morts en 2020 et les maladies cardio-vasculaires environ 27 400. En France, la mortalité annuelle est d’un peu plus de 600 000 personnes et le cancer emportera 172 200 vies (dont 12 600 pour le seul cancer du sein chez la femme) tandis qu’il y aura environ 15 600 suicides.

Pour conclure cette sinistre litanie, je rappellerai simplement que le Tsunami du 26 décembre 2004 a tué, en quelques minutes, entre 184 000 et 250 000 personnes.

Et puis, il faut bien le dire: bien entendu, il y a toujours des exceptions, mais 82% des malades du COVID-19 guérissent seuls, sans traitement et les 18% qui nécessitent une hospitalisation sont, en très grande majorité, des personnes très âgées ou parfois plus jeunes mais alors avec d’importantes comorbidités (en particulier l’obésité , ce fléau de nos sociétés trop nourries et sédentaires) et plus de 80% des décès touchent des personnes de plus de 80 ans…. Mais, bien entendu, une vie est une vie.

Reste, cela étant, à souligner un état de fait qui a particulièrement choqué les acteurs de première ligne : la surcharge des USI (Unités de Soins Intensifs) et le lourd tribut payé par les soignants. Pour la première fois dans l’histoire contemporaine, en Europe, on a vu des malades s’entasser dans les couloirs des USI et on a, parfois, manqué de lits et de respirateurs. A tel point qu’en France on a dû transférer des patients lourdement atteints des départements du Grand Est et de l’Île-de-France vers des établissements situés dans des régions moins touchées. Et, à Mulhouse, on a même été obligé de déployer un hôpital militaire de campagne sur le parking de l’Hôpital civil Emil Muller pour en soulager les urgences.

Et, bien entendu, des infirmiers et des médecins sont morts, et beaucoup ont été contaminés, ce qui, à nouveau n’avait pas été vu en Europe depuis des dizaines d’années. Et ceci, bien entendu, est, pour les personnels soignants, un traumatisme majeur que nous ne pouvons ignorer.

Donc, comprenons-nous bien : mon but, ici, n’est pas de minimiser la réalité de la menace de la pandémie du COVID-19, ni ses conséquences sanitaires ni, bien entendu la douleur de ceux qui ont perdu un proche. Un mort « évitable », c’est toujours un mort de trop. Mais, simplement je veux replacer les choses dans leur contexte, poser une question, essayer d’apporter quelques éléments de réponses ou, à tout le moins, de réflexion et tenter de remettre la raison au cœur du débat. Car seule la raison nous permettra de travailler la résilience.

La question est simple : pourquoi une pathologie qui, certes, tue beaucoup et rapidement mais, en définitive, est moins létale que d’autres avec lesquelles nous vivons (ne parlons que du cancer) nous effraie-t-elle au point que nous ayons totalement fermé nos sociétés ?

Il y a sans doute plusieurs réponses à cette interrogation.

D’abord bien entendu, il y a cette rapidité qui en fait un évènement désastreux, traumatisant : une maladie se développe à l’autre bout du monde (mais là, les chiffres ne sont pour nous, qu’une partie du grand spectacle médiatique de la grande messe quotidienne du journal de vingt heures) puis, elle débarque chez nous. Les premiers cas apparaissent et un mois plus tard, les morts se comptent par milliers. Cela étant dit, la grippe aussi tue beaucoup et vite. Et sans que cela ne bouleverse nos vies.

Evidemment, cette maladie est « insolente » : nous sommes habitués à ce que les grandes épidémies touchent le monde moins développé, mais cette fois, c’est essentiellement dans le monde développé, dans le monde riche que la pandémie fait des ravages.

Or nos sociétés occidentales sont hyper protégées, aseptisées, hygiénistes : la bureaucratie européenne édite des règles pour pasteuriser les fromages et nous mettons sur pied des administrations pléthoriques et tatillonnes pour inventer des règles d’hygiène parfois absurdes dans les cuisines des restaurants et les commerces d’alimentation tandis qu’au moindre rhume, nous nous gavons d’antibiotiques. Résultats, nos jeunes gens ont un niveau de défense immunitaire si faible qu’il suffit qu’un microbe les regarde dans les yeux pour qu’ils tombent malades. Nous ne côtoyons plus la mort depuis longtemps (au point d’avoir oublié qu’elle fait partie de la vie…) et nous avons exilé les maladies graves à l’hôpital, loin de nos yeux. En voir débarquer ainsi une dans nos rues et nos foyers est évidemment insupportable.

De plus, nous demandons à l’Etat de nous protéger de tout, partout et tout le temps, c’est ce que j’appelle le « syndrome du ski hors-piste » : je peux décider de désobéir, et d’aller skier hors-piste en m’exposant à tous les dangers, mais si j’ai un accident et que l’hélicoptère des secours n’arrive pas dans le quart d’heure, je fais un procès à l’Etat.

Je suis persuadé que, si la pandémie avait touché le monde en voie de développement, le monde « pauvre » et fait 10 fois plus de morts, elle n’aurait pas éveillé, en Europe ou aux Etats-Unis, davantage qu’une curiosité apitoyée. Et il est certain qu’aucune chaine d’information continue n’y aurait consacré la totalité de ses programmes pendants plusieurs dizaines de jours.

Donc, quand la maladie s’est invitée chez nous, la peur nous a paralysé. Mal informés (merci, la Chine, pour son manque de transparence, ceci étant un euphémisme), nos dirigeants ont été tétanisés : la maladie allait-elle tuer 1 000 ou 1 million de personnes ? Nos systèmes de santé allaient-ils supporter le choc ? L’incapacité de nos dirigeants à prévoir et les coupes sombres opérées dans les soins de santé depuis des années allaient-elles se retourner contre eux ?

Et puis, bien entendu, la presse est entrée dans la danse. Plutôt que de prôner le calme et la raison, les médias en ont rajouté une (large) couche, à coups d’éditoriaux, d’experts, de statistiques, de « témoignages », d’images chocs, elle a attisé toutes les craintes, fait taire les voix dissonantes et étouffé la raison.

La maladie, la peur, l’impréparation et l’amateurisme, la désinformation (ou la « surinformation, cette fameuse et néfaste « infobésité » qui empêche de distinguer l’essentiel de l’accessoire) : quatre cavaliers de l’apocalypse, réunis pour la catastrophe. Et la catastrophe a eu lieu.

Je ne discuterai pas, ici, de la politique de confinement. Face à l’inconnu, elle était sans doute nécessaire pour empêcher l’implosion du système des urgences. Mais le confinement a sans doute été trop long et trop dur et, comme annoncé, la crise sanitaire se doublera d’une crise à la fois humanitaire et économique.

On ne fera sans doute jamais le compte exact des vies qui ont été sauvées par le confinement, ni de celles qui ont été (et SERONT) détruites par la « fermeture et par la mise à l’arrêt du monde ». Combien sont morts ou mourront parce que leurs soins pour d’autres maladies ont été interrompus ? Combien d’enfants n’atteindront jamais l’âge adulte parce que les vaccins n’ont été ni acheminés ni injectés ? Combien succomberont à la faim parce que les chaines logistiques ont été brusquement interrompues ? Combien ne connaîtront jamais la vie qui aurait pu être la leur parce qu’ils ne retourneront jamais à l’école ou que des petites filles seront mariées de force, leurs familles ne pouvant plus subvenir à leur entretien ou ayant besoin de l’argent de la dot ? De ces innombrables souffrances – qui toucheront des millions ou des dizaines de millions d’êtres humains pendant des années, nous ne saurons rien ou alors très peu, parce qu’elles se dérouleront loin, très loin d’ici.

Mais ce que nous verrons, ce sera les files de millions de chômeurs et les milliers ou dizaines de milliers de suicides de ceux qui auront vu le rêve de leur vie (et le moyen de leur subsistance) engloutis par la faillite d’un restaurant ou d’un commerce, ce sera la douleur de ceux qui ne pourront jamais faire leur deuil parce qu’un proche, parent, époux, enfant, frère ou sœur) sera mort seul, à l’hôpital, privé de toute visite et de toute présence aimée dans ses derniers instants.

Car oui, il faut le dire aussi : pour nous « protéger », nous avons accepté que l’Etat, ce monstre froid, nous prive de l’un des fondements de ce qui nous fait humains : prendre la main d’un mourant et, par ce simple geste, lui dire : « Tu n’es pas seul, tu comptes beaucoup pour moi et je suis à tes côtés, n’aie pas peur… »

Mais ils sont morts seuls et nous n’étions pas à leurs côtés.

Ce que nous verrons, aussi, sans aucun doute, c’est l’accroissement des violences intrafamiliales et particulièrement des violences faites aux femmes et aux enfants, dans des familles déjà dysfonctionnelles mais dans lesquelles la précarité et la peur augmenteront le niveau de tensions et de violences.

Ce que nous verrons, ce seront des basculements stratégiques et politiques qui seront peut-être, demain, à l’origine de guerres ou de graves troubles civils.

Ce que nous voyons déjà – il suffit, pour s’en convaincre de parcourir les réseaux sociaux - c’est la montée du populisme, du « Yaka-Faukon » du complotisme et de la haine : c’est la faute des Juifs, des immigrés, de Bill Gates, de la 5G ou des « élites ». Ou de tous ensemble. A chacun de choisir.

Ce monde n’est pas celui que je souhaite, ni pour moi, ni pour mes contemporains, ni pour ceux qui viendront après nous.

Le moment n’est-il pas venu de laisser parler la raison ? De changer, certes, ce qui doit l’être, de mieux se préparer bien entendu, mais aussi d’arrêter de gouverner et de décider sous l’emprise de la peur, de restaurer toutes nos libertés, à commencer par celles de travailler, d’entreprendre, de voyager, d’aimer et d’avoir des contacts sociaux qui ne soient dictés ni par la « distanciation » ni par la peur de l’autre ?

Si nous ne faisons pas, vite, ce choix, les historiens du futur écriront un jour que le printemps 2020 fut celui ou l’Europe se suicida de peur d’une maladie qui ne tuait pas plus que la grippe ou le moustique….