L’attaque terroriste du 25 septembre à Paris : une analyse


Le vendredi 25 septembre, vers 11h45, le djihad s’est donc à nouveau invité dans les rues de Paris : un individu « inconnu des services de renseignement » s’est est pris, avec un hachoir à viande, à deux chargés de production de l’agence de presse télévisuelle « Première Ligne » qui stationnaient en « pause cigarette » devant les anciens bureaux de « Charlie Hebdo », rue Nicolas Appert (11ème arrondissement), leur agence étant logée dans le même immeuble. Les deux victimes sont hors de danger au moment où j’écris ces lignes.


Cette nouvelle attaque pose évidemment des questions et oblige à faire le point sur l’état de la menace terroriste en France (et, plus largement, en Europe).


1) Que nous disent le profil de l’assaillant et son modus operandi ?


Un suspect a été interpellé devant les marches de l’Opéra Bastille, trois quarts d’heure après les faits. Il s’agit d’un homme, « Ali H. », qui se dit pakistanais, âgé de 18 ans et serait arrivé en France en 2018 comme « mineur » (une qualité qui avait été mise en doute par l’administration mais reconnue par la justice) non accompagné.


Il a reconnu les faits dès le début de sa garde-à-vue[1] (GAV) : s’exprimant mal en français comme en anglais, et assisté d’un interprète, il a, d’après « Le Monde », revendiqué son action, la qualifiant de « volontaire et réfléchie ». En conséquence de quoi le Parquet National antiterroriste (PNAT) a ouvert une enquête pour « tentative d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ».


Ali H. n’était pas connu des services spécialisés : il n’est pas « fiché S » (les « Fiches S recensent actuellement environ 12 000 personnes liées à l’islamisme radical) ni repris au Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste[2] (FSPRT, qui comptent plus de 20 000 noms) et son nom n’apparaît dans aucune enquête de la DGSI, le renseignement intérieur. En juin 2020, il avait fait l’objet d’un « rappel à la loi » pour avoir été interpellé dans le métro en possession d’une possible « arme par destination » (un tournevis).


L’individu a agi seul. Une personne qui avait été filmée par des caméras de vidéosurveillance de la RATP en train de discuter avec lui avait certes été interpellé, mais il a été remis en liberté après quelques heures de GAV sans que rien ne soit retenu à son encontre. Six autres personnes qui ont partagé son domicile actuel à Pantin ou une chambre « d’hôtel social » à Cergy-Pontoise étaient toujours en GAV samedi matin, mais, à ce stade, dans le cadre d’une « enquête d’environnement ».


Le modus operandi - une attaque à l’arme blanche ne demandant aucune logistique particulière, aucune préparation ni aucun entrainement - est simple et souvent observé dans des attaques djihadistes individuelles, ces dernières années (entre autres en France, au Royaume-Uni et en Belgique).


Samedi matin, l’action n’avait été revendiquée par aucune organisation. On remarquera toutefois que l’unité médiatique d’al-Qaïda, « l’agence de presse » Thabat, a largement fait circuler l’information sur ses réseaux.


Sous réserve de ce que révélera l’enquête en cours, entre autres pour ce qui est d’un lien éventuel avec une organisation ou de l’existence de complicités dans la conception/préparation de l’acte criminel, les différents éléments que je viens de rappeler sont compatibles avec l’action de ce que j’appelle depuis des années un « djihadiste non-aligné »[3] (ceux que la presse baptise, à tort « Loups solitaires ») : le passage à l’acte d’un individu isolé n’ayant aucun lien structurel avec une organisation établie mais agissant sous l’influence de la propagande djihadiste d’où qu’elle vienne, omniprésente sur les réseaux sociaux.


Cette qualification est purement « technique » et permet de distinguer entre les actions planifiées, préparées et commanditées par une organisation et exécutée par ses membres ou sympathisants ayant, au minimum, prêté le Bay’ah (serment d’allégeance au chef de l’organisation, « Emir » ou « Calife ») et, au maximum, bénéficié d’entraînements et de moyens fourni par elle[4] et celles conçues et réalisées par un ou plusieurs auteurs « indépendants ».


Elle n’augure en rien du niveau de dangerosité des acteurs impliqués ni des résultats ou de la létalité de l’action entreprise. Pour rappel, si l’opération longuement préparée et menée par un commando important et lourdement armé, le 13 novembre 2015 a fait 125 morts, l’action isolée d’un individu déséquilibré et proche de la déficience mentale, se servant pour toute « arme » d’un camion qu’il avait loué tuait 86 personnes, à Nice, le 14 juillet suivant…


Les attentats individuels, y compris avec les moyens les plus « artisanaux », sont préconisés, depuis 2014, par l'Etat Islamique[5] et, plus récemment, par al-Qaïda.

L’enquête devra également établir si Ali H. a été « radicalisé » où s’il a, « simplement », agi sous l’influence de son « imprégnation culturelle » propre : après tout, si son identité son âge approximatif et son origine nationale se confirment, il est pakistanais et, au Pakistan, le blasphème est puni de mort…

2) L’attaque était-elle prévisible ?


Dans un briefing envoyé aux clients de l’ESISC, la société de consultance en sûreté que je codirige, nous signalions il y a deux semaines l’inquiétude de l’Etat face à la possibilité d’actions terroristes à l’occasion du procès Charlie Hebdo, inquiétude augmentée par la republication des caricatures du prophète par Charlie, le 1er septembre.


Mais nous écrivions : « L’hypothèse d’un attentat complexe (du type « 13 novembre ») n’est pas retenue, en l’état, par les services spécialisés. La mouvance djihadiste, si elle s’est réorganisée sur le terrain syro-irakien et reste vivace au Sahel et dans d’autres régions, n’est (sans doute) plus en mesure, aujourd’hui, de concevoir et d’organiser des opérations exigeantes réclamant l’infiltration de nombreux éléments en Europe, la fourniture de faux papiers, de planques, et de moyens de transports ainsi que d’armes et de moyens de communication sécurisés. La menace numéro 1 reste donc celle d’un (ou plusieurs ») attentats isolés réalisés par des « djihadistes individuels » inspirés par l’idéologie salafiste violente ».


L’inquiétude était encore montée d’un cran, le 11 septembre, quand al-Qaïda (qui avait inspiré la première attaque contre Charlie Hebdo) avait diffusé, le 10 septembre, en 3 langues (anglais, arabe, français) un appel aux attaques individuelles contre l’équipe de « Charlie » et les autres caricaturistes européens « coupables » de blasphème (appel recensé par notre service spécialisé World Terror Watch – WTW[6])


Cette menace avait, évidemment été anticipée par les « services », mais ceux-ci craignaient une attaque contre les nouveaux locaux de Charlie Hebdo (dont la localisation est secrète), contre les collaborateurs du journal (leur protection a été renforcée et certains ont été « exfiltrés » pour être mis à l’abri), contre d’autres médias (la plupart jouissant d’une protection), contre la périphérie du Palais de justice ou contre une cible symbolique ou étatique. Nul n’avait, manifestement, envisagé la possibilité que l’attaque se porte contre les anciens locaux de Charlie où avait été perpétré le massacre du 7 janvier 2015.


Mais de toute façon, le passage à l’acte d’un « djihadiste individuel », surtout s’il est très jeune et « sous le radar », et qui s’est, peut-être, radicalisé rapidement est extrêmement difficile à détecter.


3) Quel est, aujourd’hui, l’état de la menace djihadiste, en France et en Europe ?


Comme souligné ci-dessus, la menace a changé de nature depuis la séquence inédite que nous avons connu en Europe entre le 7 janvier 2015 et la « défaite » de l’Organisation Etat islamique en 2017 : privé de territorialité, l’EI n’est plus en capacité d’attirer, de former et de reprojeter vers l’extérieur des djihadistes européens.


Al-Qaïda, qui n’a jamais eu de territorialité, est dans une situation similaire.


Ces deux organisations restent dangereuses, et extrêmement actives en zone Irako-Syrienne, au Sahel, et en Asie (Afghanistan, Philippines, etc.) et sont en plein développement en Afrique (Somalie, Congo, Mozambique, etc.) et, mais dans une moindre mesure, en Afrique du Nord mais n’exercent plus en Europe qu’une influence « distante » par le biais de leur propagande.


La menace, en Europe et singulièrement en France et en Belgique, est donc désormais endogène : elle provient du vivier de radicalisés salafistes violents qui semble être en croissance constante. Le confinement – qui a exposé bien plus de « jeunes » et pendant bien plus longtemps – au poison des propagandes extrémistes sur les réseaux sociaux semble bien avoir accru ce rayonnement.


- Quid des « radicalisés » en prison ?


Un deuxième élément est à prendre compte : celui des condamnés radicalisés libérés.


D’abord finissons-en avec une légende, celle de la « clémence » relative de la justice avec les prévenus pour faits de terrorisme islamiste : en fait les peines sont, le plus souvent lourdes et l’immense majorité des détenus pour terrorisme islamiste (« TIS », dans la terminologie pénitentiaire française) vont à « fond de peine ».


Il existe, évidement, des exceptions : au printemps 2020, pour désengorger les prisons au plus fort de la pandémie de Covid-19, 130 TIS ont été libérés de manière anticipée (au titre de l’ordonnance du 25 mars 2020), mais tous étaient à quelques semaines ou à quelques mois de leur libération prévue.


Par ailleurs, environ 200 terroristes condamnés et arrivés au terme de leur peine ont été libérés depuis 2018 et 143 autres sont libérables d’ici à fin 2022 (31 cette année, 62 l’année prochaine et 50 en 2022). A ces détenus pour faits de terrorisme s’ajoutent pour la même période, selon la Cour des comptes, 2 212 détenus de droit commun considérés comme « radicalisés ».

Le 14 mai 2020, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, déclarait devant l’assemblée nationale que 522 individus étaient détenus pour terrorisme islamiste, 252 d’entre eux étant en attente de leurs procès et donc encore très loin de toute perspective de sortie. Et environ un millier de droits communs radicalisés sont en détention (un chiffre à rapprocher des 70 651 personnes qui étaient détenues au 1er janvier 2020 pour 61 080 places disponibles.

Véritable serpent de mer, la question de la radicalisation en prison (et du traitement des radicaux, qu’ils soient détenus pour des faits liés à leurs convictions ou pour des délits et crimes de droit commun) ressurgit régulièrement. Elle est complexe et, le plus souvent, gérée au cas par après un passage de quatre mois des intéressés dans un « Quartier d’évaluation de la Radicalisation ».

A l’issue de ce passage, les prisonniers dont le pronostic de passage à l'acte est faible retournent en détention ordinaire. Ceux présentant un fort potentiel de dangerosité ou d'attaque sur le personnel sont placés en isolement et ceux qui sont fortement « imprégnés idéologiquement » mais ne présentent pas de risque majeur d’agressions sont dirigés vers des Quartiers de prise en charge de la radicalisation (QPR).

Restent deux problèmes. D’abord, que ce soit en milieu carcéral ou dans la cité, les programmes de déradicalisation ont donné, à ce jour, peu de résultats tangibles.

Ensuite, que faire des radicaux libérés. Des voix s’élèvent, régulièrement, pour suggérer qu’ils soient l’objet d’un « traitement spécial », qui les maintiendrait indéfiniment dans une sorte de « liberté conditionnelle » révocable à tout moment.

C’est évidemment une mauvaise solution. Quand ils s’attaquent à la France, les djihadistes s’attaquent à la laïcité et à la République mais aussi à notre conception de l’Etat de droit. Nous devons donc le défendre, ne serait-ce que pour ne pas donner d’arguments à nos ennemis en dénaturant notre système démocratique. Or, sauf rare exception, tout détenu à, vocation à « sortir » un jour ou l’autre et l’Etat se doit de l’aider à préparer les conditions de sa réinsertion, ce que, de manière générale, il fait peu ou mal. Ceci vaut aussi pour les radicalisés.

Il me semble tout çà fait acceptable, en revanche, que le suivi (pour être clair : la surveillance) des radicalisés libérés soit confié aux services de renseignement. Encore faut-il les doter des effectifs et des moyens humains (psychologues, sociologues, etc.) suffisants.

- Migrants et « réfugiés »


Dernier point à souligner : nous devons également compter avec des « radicalisés » présents parmi des migrants en situation irrégulière – et dont le nombre est, de facto, impossible à évaluer – ou se trouvant sous statut de candidats réfugiés politiques.


Enfin, si ce que je viens de souligner est valable partout en Europe, la France est une cible particulièrement « désirable » pour les djihadistes : seul pays ouvertement – et « agressivement » diront certains - laïque en Europe elle est également le seul Etat européen à porter le fer, depuis des années, contre les organisations djihadistes à travers le monde, soit de manière ouverte (Sahel, et hier Irak et Syrie) soit par des action clandestines ou semi clandestines menées par le « Service Action » de la DGSE ou par le « Commandement des Opérations spéciales » (COS).


Frapper la France, directement sur son sol ou via ses représentations et ses intérêts à l’étranger, ses expatriés ou ses touristes « fait sens » pour les tenants du djihad.


La menace, en particulier contre l’hexagone, doit donc être considérée comme importante.

4) Quels sont les risques induits par la menace djihadiste et par l’attentat du 25 septembre ?


Outre le risque, évident, d’une remontée du terrorisme islamiste en Europe, ou de « répliques » sous la forme d’attentats « copycat », il existe un autre risque, indirect et plus insidieux.


Lors d’un entretien qu’il m’avait accordé en 2016, Patrick Calvar, alors Directeur général de la Sécurité intérieure, m’avait répété - même s’il réfutait le terme de « guerre civile » que certains médias lui avait prêté - son inquiétude de voir une ou plusieurs attaques terroristes islamiste de grande ampleur ou particulièrement insupportable (on pense, par exemple, aux écoles ou aux hôpitaux, régulièrement évoqués dans les messages d’incitation de l’EI ou d’al-Qaïda) créer une fracture dans la société et pousser à un affrontement « entre communautés ».


Or, nous avons remarqué, à l’ESISC, dans les heures qui ont suivi l’attentat de Paris, une multiplication des appels à des « attaques de représailles » sur des « fils » fermés d’ultra-droite que nous surveillons de près.


Ce risque ne peut être ignoré : si les djhadistes savent bien qu’ils ne pourront jamais vaincre l’Etat, ils peuvent espérer, à tout le moins, mettre en branle une déstabilisation globale de nos sociétés qui sont aujourd’hui, pour de multiples raisons, particulièrement fragilisées

[1] En matière terroriste, la GAV peut durer 96 heures éventuellement prolongeable de 2 périodes de 24 heures pour un maximum de 144 heures, soit six jours, s’il existe un danger « avéré et actuel » de commission d’un nouvel attentat. [2] Le FSPRT a été créé, précisément, après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher de la Porte de Vincennes et est administré par l’Unité de Coordination de la Lutte antiterroriste (UCLAT). [3] Je leur avais consacré un livre en 2013, « Néo Djihadistes », Editions Jourdan. [4] Ce qui était, par exemple, le cas de l’équipe qui a perpétré les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et du 22 mars 2016 à Bruxelles.

[5] Voir mon livre: Daech, la main du diable, Editions de l’Archipel, Paris, 2016. [6] France/Europe: AQAP calls for lone-wolf strikes on Charlie Hebdo staff and Europeans who blasphemed against Islam; dépêche WTW du 11.09.20, 10h27.