« Paris-Dakar » L’hypothèse d’un « terrorisme résiduel » en Arabie saoudite


Cet article est la mise à jour de l’analyse publiée jeudi 6 janvier par le service World Terror Watch de l’ESISC (WTW-ESISC).


Les autorités saoudiennes sont manifestement fortement ennuyées par la possibilité que l’explosion qui a grièvement blessé le pilote français Philippe Boutron à Djeddah, avant le départ du rallye Dakar, il y a une semaine, puisse résulter d’un attentat et non d’un « accident », comme elles l’affirment. Elles ont, d’ailleurs, tenté d’imposer cette thèse de la déflagration accidentelle dès samedi dernier, après une rapide « enquête » de deux jours. Mais mardi 4 décembre, le parquet antiterroriste de Paris (qui jouit d’une compétence universelle à partir du moment où un Français a été visé par un acte terroriste, quel que soit le lieu de l’incident) a ouvert une enquête préliminaire pour « tentative d’assassinat en relation avec une entreprises terroriste » qui a été confiée à la DGSI (sécurité intérieure).


Ce vendredi matin, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, déclarait sur RMC : « Nous avons pensé que peut-être cela valait le coup de renoncer à cette manifestation sportive (...). La question restée posée. Il y a peut-être eu un attentat terroriste contre le Dakar. »


Aucune revendication n’a été émise, que ce soit par la mouvance al-Qaïda ou par celle du groupe « Etat islamique », mais, selon le quotidien français Le Figaro, il existerait une vidéo sur laquelle on pourrait voir « trois personnes » poser une charge sur le véhicule peu de temps avant l’explosion.


L’enquête française sera difficile car il faut s’attendre, sauf renversement de situation, à très peu de collaboration des autorités locales.

Une hypothèse peut, toutefois, être avancée, mais il faut d’abord jeter un coup d’œil en arrière.


Le terrorisme islamiste est présent, en Arabie saoudite, à des degrés variables dans le temps, depuis près de quarante ans. Petit rappel des faits :


· La première attaque islamiste massive se produira le 20 novembre 1979, lorsque plusieurs centaines d’hommes dirigés par Juhayman ibn Muhammad ibn Sayf al-Otaibi prendront d’assaut la Grande mosquée de La Mecque et y garderont des milliers d’otages durant 15 jours (117 civils et militaires seront tués, près de 500 blessés, 117 terroristes neutralisés sur place et 68 autres fait prisonniers et décapités quelques semaines plus tard).


· Le 13 novembre 1995, à Riyadh, un véhicule piégé tue sept personnes, dont 6 Américains, employées dans le programme d’assistance à la Garde nationale saoudienne. Sept mois plus tard, le 25 juin 1996, 19 militaires américains seront tués et près de 500 personnes blessées dans l’attaque au camion piégé contre les Tours de Khobar qui abritent des unités américaines (le Hezbollah et l’Iran seront considérés comme responsables de cet attentat).


· A partir du 17 novembre 2000 (assassinat du Britannique Christopher Rodway à Riyadh), commence une séquence d’attaques toutes liées à la mouvance djihadiste sunnite (al-Qaïda, puis l’organisation Etat islamique).


· Les attentats les plus spectaculaires (et les plus meurtriers) auront lieu le 12 mai 2003 (attaques des Compounds Dorrat al-Jadawei, al-Hamra Oasis Village et Vinnell Corporation, à Riyadh : 39 morts, 160 blessés) ; le 8 novembre 2003 (attaque du compound al-Mohaya : 17 morts et 122 blessés) ; le 29 mai 2004 à Khobar (attaque contre des employés de l’industrie du pétrole : 22 morts et 25 blessés) ; le 6 décembre 2004 (attaque du consulat américain à Djeddah : 9 morts et 10 blessés) ; le 26 février 2007 (attaque de véhicules d’expatriés français en excursion près de Médine : 4 morts, dont un adolescent de 17 ans) ; le 28 août 2009 (tentative d’assassinat du Prince Mohammed bin Nayef, chef des services de sécurité : le terroriste est tué par sa bombe, mais on ne déplore pas d’autres victimes) ; le 4 juillet 2014 (attaque du poste de contrôle Wadi, à la frontière du Yémen : 6 morts) ; le 22 mai 2015 (attaque de la mosquée chiite de l’Imam Ali à al-Qadeeh : 21 morts et 80 blessés. Il s’agit de la première attaque revendiquée dans le pays par Daesh) ; le 6 août 2015 (attaque de la mosquée chiite d’Abha par Daesh : 17 morts).


En tout, depuis 2000, ce sont plus de 50 « incidents » qui ont fait, au moins, 155 morts et près de 600 blessés (les chiffres, s’ils sont précis en ce qui concerne les expatriés, sont parfois difficilement vérifiables lorsqu’il s’agit de victimes saoudiennes).


L’Etat saoudien réagira d’abord par le déni, allant parfois jusqu’à arrêter les victimes étrangères et à tenter de prouver, de manière fort peu crédible, leur implication dans des attaques liées, selon lui, non pas au terrorisme mais à des règlements de compte entre bandes pratiquant le « trafic d’alcool » (comme dans le cas du Canadien David Soni après l’attentat du 15 mars 2001 à Riyadh).


Il faudra attendre les attaques contre les compounds de Riyadh, où résident des étrangers employés par les entreprises américaines et européennes ou l’Etat saoudien) pour que le ton change : des centaines d’opérations antiterroristes seront menées, conduisant parfois à des affrontements violents et se concluant par l’élimination de dizaines de terroristes, des centaines d’arrestations et d’importantes saisies d’armes et d’explosifs. D’après des sources locales d’ESISC-WTW, environ 4 000 Saoudiens et un millier d’étrangers (dont une majorité de Yéménites) seraient aujourd’hui détenus en Arabie saoudite pour leur lien avec le terrorisme intégriste sunnite.


Riyadh a également dissous de nombreuses associations se livrant à la propagande salafiste ou au financement du terrorisme et gelé des centaines de comptes bancaires liés à ce financement. Aujourd’hui, on peut dire que le pays n’est plus cette matrice idéologique et ce financier du terrorisme salafiste qu’il fut avant le 11 septembre 2001, il est même devenu un partenaire important de l’Occident dans la lutte antiterroriste.


Quatre des attentats des vingt dernières années se sont produits près de ou à Djeddah, dont deux ont été revendiqués par l’organisation Etat islamique : l’attaque au couteau d’un garde du consulat de France, le 29 octobre 2020 (1 blessé) et une attaque à la grenade, le 11 novembre de la même année, lors d’une cérémonie présidée par le Consul de France au cimetière des non-musulmans (3 blessés). Ces attentats antifrançais étaient survenus peu de temps après la (re)publication des caricatures du prophète Mahomet par l’hebdomadaire Charlie Hebdo et l’engagement d’Emmanuel Macron de ne pas renoncer à de telles caricatures et de défendre la liberté d’expression.


Il est intéressant de constater que ces deux dernières attaques, outre le fait qu’elles visaient des intérêts français, comme l’attentat présumé du Paris-Dakar, ont été menées avec des moyens rudimentaires, comme celle qui aurait été commise jeudi dernier; on est loin, en effet de la sophistication – et de la létalité - des attentats de 2003 ou même des attaques anti-chiites de 2015.


L’hypothèse des services spécialisés, tant en France qu’en Arabie saoudite, serait donc l’existence à Djeddah d’une ou de plusieurs petites cellules, sans doute liées à Daesh et bénéficiant de moyens très limités. Une sorte de « terrorisme résiduel », à des lieux de la dangerosité de ce que l’on a connu entre 2003 et 2015, mais susceptible, si on ne l’enraie pas, de redonner force et vigueur au djihadisme local.


La balle est désormais dans le camp des autorités saoudiennes qui sont prises entre deux feux : rassurer d’une part les partenaires étrangers sur la sécurité qui règne dans le royaume (ce qui explique l’attitude de dénégation adoptée par Riyadh depuis une semaine) et l’urgente nécessité d’en finir avec une mouvance qui pourrait peut-être, si elle n’est pas mise hors d’état de nuire à temps, faire des émules et se retrouver, dans un futur plus ou moins proche, en position de commettre des attentats de plus grande ampleur qui porteraient un coup à l’image du pays.


Au passage, l’Arabie saoudite confirmerait qu’elle est bien devenue, depuis une quinzaine d’années, une alliée fiable dans la lutte antiterroriste.


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