Conflans-Sainte-Honorine : « Attentat de rupture » et « Djihad de voisinage »


La décapitation d’un enseignant en histoire-géo, à Conflans-Sainte-Honorine, vendredi 16 octobre, en fin d’après-midi, marque incontestablement une nouvelle étape dans l’offensive djihadiste en France et en Europe. Pas tant par l’horreur des faits – nous y sommes, malheureusement, habitués – mais par la qualité de la victime, par la motivation concrète de l’acte criminel posé et par son contexte.

Samuel Paty était âgé de 47 ans, marié et père de famille, il était aussi un enseignant chevronné, amoureux de son métier et apprécié à la fois – à en juger par les témoignages qui fleurissent - par ses collègues et par la majorité de ses élèves.

1 – D’abord, quelques chiffres

Depuis le 11 mars 2012 (première attaque de Mohammed Merah, à Toulouse) 43 attentats ont été commis en France dans le cadre du terrorisme d’inspiration salafiste djihadiste. Ces attentats ont tué 264 personnes et en ont blessé 976[1].

Si je prends l’affaire Merah et l’année 2012 comme point de départ, c’est simplement parce que ses actes ont été les premières attaques islamistes réussies en France, 17 ans après la fin de la vague d’attentats liés au GIA et à la guerre civile en Algérie.

Ils signent également le point de départ d’une nouvelle vague de terrorisme endogène : même s’ils sont ou peuvent être inspirés (ou, mais beaucoup plus rarement, ordonnées ou organisés) par des organisations étrangères (al-Qaïda, Daesh…) les attentats sont désormais exécutés, pour la majorité d’entre eux par des Français, nés et élevés en France ou scolarisés dans l’hexagone depuis des années (voir, ici, mon billet sur les « jeunes radicalisés »).

Parmi les morts, on compte 3 militaires, 9 policiers, 1 gendarme, et 251 civils ; au nombre des blessés : 14 militaires, 8 policiers, 2 surveillants pénitentiaires, 1 gendarme et 951 civils.

19 de ces 43 attentats ont été commis à l’arme blanche (18 au couteau et 1 avec un marteau)

Dans le même temps, signe de la rémanence de la menace terroriste, environ 65 attentats ont été déjoués, sur le sol français, pour ces seules six dernières années dont 6 dans les derniers mois.

2 – Quelques attentats « de rupture »

Parmi ces 43 attentats, quelques-uns peuvent être considérés comme des « points de rupture », au sens où ils marquent un « saut qualitatif » de la menace terroriste en faisant monter d’un cran son niveau ou parce qu'utilisant une méthode nouvelle ou s’attaquant à une cible qui l’est, ils sont susceptibles d’exercer une forte influence incitative sur d’autres radicalisés et frappent particulièrement l’opinion par leur violence ou le type de cible choisie.

Or, il ne faut jamais oublier que, si le terrorisme tue et mutile, il s’agit avant tout d’une forme de guerre psychologique : sauf confusion mentale caractérisée, même le plus obtus des djihadistes sait, ou au moins perçoit intuitivement, qu’un Etat moderne ne peut pas être vaincu « militairement » par la terreur. En revanche, celle-ci a ou peut avoir une influence fortement délétère sur la société en bouleversant ses équilibres, en l’horrifiant et en la poussant à se radicaliser dans le but de provoquer à terme des affrontements entre communautés ou groupes, ce qui est l’un des objectifs recherchés.

Cinq des 43 attentats (ou attentats multiples commis par le même auteur) répondent à cette définition de « l’attentat de rupture »:

- Du 11 au 19 mars 2012, les trois attaques menées par Mohammed Merah contre des militaires et une école juive à Toulouse et Montauban : d’abord bien entendu parce que le tragique parcours de Merah, comme déjà souligné, met fin à 17 années de « sanctuarisation » de l’hexagone (aucun attentat réussi, même si de nombreuses tentatives avaient été déjouées) ;

- Le 26 juin 2015, l'attentat de Saint-Quentin-Fallavier (Isère) : il ne fait « qu’un » mort (Hervé Cornara), mais il s’agit de la première décapitation djihadiste sur le territoire français, importation d’un mode opératoire particulièrement atroce et choquant pour l’opinion ;

- Le 13 juin 2016, l'assassinat, à Magnanville (Yvelines) du commandant de police Jean-Baptiste Salvaing et de sa compagne fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, Jessica Schneider. La police est fréquemment la cible du terrorisme islamiste, mais c’est la première fois que des policiers sont attaqués non pas dans un commissariat ou sur la voie publique mais à leur domicile. Cette idée que « la maison » n’est plus un lieu protecteur est particulièrement traumatisante (les attaques « à domicile » avaient, d’ailleurs, été recommandées par Daesh dans sa propagande);

- Le 26 juillet 2016, l'assassinat du père Jacques Hamel, égorgé durant la messe dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) : des attentats ont déjà été commis contre des lieux de cultes juifs et des tentatives ont échoué contre des Eglises, mais c’est la 1ère fois depuis les guerres de religion, soit depuis plus de quatre siècles, qu’un ministre du culte est assassiné durant un office en France ;

- Le 3 octobre 2019, l'assassinat de 4 policiers dans les locaux de la Direction du Renseignement de la Préfecture de Police (DRPP) de Paris. L’auteur des faits est un fonctionnaire civil de la DRPP converti et radicalisé. Il s’agit de la première attaque terroriste interne au système policier en France (et même, sauf erreur, en Europe) ;

3- L’attentat de Conflans-Sainte-Honorine est-il un attentat de rupture et pourquoi ?

La décapitation de l’enseignant du Collège du Bois-d’Aulne possède toutes les caractéristiques d’un « attentat de rupture » :

- Contrairement à ce que l’on peut entendre, des écoles ont déjà été visées (et une au moins, à Toulouse, attaquée, mais davantage en tant que « lieu juif » que lieu d’enseignement). Elles ont, par ailleurs, été menacées : après le 13 novembre 2015, l’organisation Etat islamique avait appelé à « tuer des enseignants » et à cibler les écoles de la République. Mais c’est la première fois qu’une attaque terroriste réussie touche un établissement scolaire en France ;

- L’enseignant a été visé non pas en raison de ce qu’il représentait, mais pour avoir, simplement, exercé son métier : il avait donné un cours sur la liberté d’expression, sujet présent au programme[2] et l’avait illustré par la présentation de deux caricatures du prophète[3] ;

- Sans rien enlever à ce qui a été écrit dans le paragraphe précédent, même si l’enseignant a été tué pour ce qu’il avait fait et non pas pour ce qu’il était, on ne peut ignorer la forte charge symbolique qu’il y a à s’attaquer à un enseignant en France.

Les professeurs sont, après la famille, ceux qui éduquent et apprennent, qui aident le jeune « grandir » et à intégrer les valeurs de la république et de la laïcité, celles du vivre-ensemble, aussi.

Visiblement très ému, c’est exactement ce qu’Emmanuel Macron a déclaré hier lors d’une prise de parole (exceptionnelle par un président de la République, sur les lieux d’un attentat et juste après que celui-ci se ait été commis) : « Un de nos concitoyens a été assassiné ce soir parce qu'il enseignait la liberté de croire ou de ne pas croire... [le tueur] a voulu abattre la République dans ses valeurs. Les lumières. La possibilité de faire de nos enfants d'où qu'ils viennent, qu'ils croient ou qu'ils ne croient pas, quelle que soit leur religion, d'en faire des citoyens libres. Cette bataille c'est la nôtre et elle est existentielle... »

On se rappellera qu’il fut un temps où les instituteurs étaient surnommés « les Hussards noirs de la République »[4], par référence à la couleur de l’uniforme porté à l’Ecole normale qui les formait et en hommage à leur mission : répandre, défendre et assurer l’instruction publique, obligatoire et laïque. Les termes pourraient parfaitement s’adapter à tous les enseignants d’aujourd’hui : ce n’est pas un hasard si l’école est un lieu de fortes tensions dans lequel on sait que dans certains quartiers des « territoires perdus de la république ») il devient difficile, voire impossible, d’évoquer certains sujets, de la Shoa au darwinisme et aux théories évolutionnistes en passant par la biologie, la reproduction ou l’éducation sexuelle et la question des genres. Des professeurs sont régulièrement harcelés, voire agressés pour avoir osé aborder ces matières.

On sait désormais que la liberté d’expression fait partie de ces matières « à risque » et que l’évoquer peut-être mortel. Nul doute que la pression sera énorme, dans les semaines et mois à venir, sur les enseignants :

4- Le djihad de voisinage

Ce que j’appelle « djihad de voisinage » est un acte terroriste hybride dans lequel se mêle une motivation politico-religieuse (promouvoir le djihad, attaquer une cible « croisée » ou « infidèle », appliquer la sharia…) et une sorte de « règlement de compte », qui pousse l’auteur des faits à choisir non pas une cible symbolique et lointaine (la police, l’armée, etc…) mais, au contraire, une/des cibles qui lui sont relativement proches et avec lesquelles existe éventuellement un contentieux.

Ce fut le cas, notamment, avec l’assassinat de Hervé Cornara, le 26 juin 2015 : le terroriste était l’un de ses employés et des tensions étaient apparues entre les deux hommes la semaine précédent le passage à l’acte. C’est le cas, encore, le 3 octobre 2019 à la Préfecture de police de Paris : le tueur s’attaque à des collègues perçus pour certains comme lui étant personnellement « hostiles » à la suite de sa conversion.

Ce type d’action est rare mais peut susciter le passage à l’acte chez des radicaux particulièrement perturbés psychologiquement.

5 - Que sait-ton de l’auteur des faits ?

- Abdoulakh A. était âgé de 18 ans, né à Moscou, arrivé en France avec sa famille comme réfugié politique et titulaire à ce titre d’un permis de séjour de 10 ans ;

- Il était connu de la justice pour de petits faits de dégradations et de violences en réunion commis lorsqu’il était mineur mais son casier judiciaire était vierge et il n’était pas connu des services de renseignement ;

- Directement après l’assassinat, il a posté sur son compte Twitter une revendication accompagnée d’une « photographie macabre » de la victime : « Au nom d’Allah, le tout miséricordieux, le très miséricordieux, (…) à Macron, le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaisser Muhammad, calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment. »[5] ;

- Il n’était ni élève du professeur assassiné ni scolarisé dans le collège ou un établissement voisin ;

Un des éléments essentiels auxquels l’enquête devra répondre est donc de savoir comment le tueur a été en capacité de connaître l’horaire de sortie de l’enseignant et de le reconnaître avant de le suivre et de l’agresser dans une rue voisine.

L’hypothèse d’’informations transmises par des personnes gravitant autour du lycée (élèves, parents d’élève, etc.) est donc étudiée de près.

On remarquera que le père d’une élève qui s’était illustré en diffusant, il y a une semaine, une vidéo de dénonciation de Samuel Paty (après la leçon sur la liberté d’expression) , actuellement en garde-à-vue, est apparenté à une Française ayant rejoint l’organisation Etat islamique en Syrie et fait l’objet d’un mandat d’arrêt (elle est sa demi-sœur).

5 – Risques induits

On soulignera deux risques induits par cet attentat :

- La possibilité d’une « émulation » conduisant à d’autres agressions djihadistes contre des enseignants;

- L’exploitation de ce drame par l’ultra droite en vue de provoquer des troubles intercommunautaires et des agressions contre des musulmans.

De ce point de vue, l’équipe du service World Terror Watch (WTW), une des branches d’ESISC, le centre que je codirige, qui mène une surveillance H24 des fils de discussions extrémistes (de toutes tendances) sur les réseaux et messageries a observé, depuis vendredi soir, la circulation de nombreux messages incitant « à l’action », en France bien entendu, mais aussi en Allemagne, en Autriche, en Italie, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Des appels à « exterminer les musulmans en France » ont également circulé, mais plus marginalement.

6- En guise de conclusion

L’assassinat de Samuel Paty est bien un « attentat de rupture » dont les conséquences seront lourdes. Il illustre par ailleurs le risque d’un « djihad de voisinage » qui verrait des radicaux s’attaquer à des cibles proches, mêlant ainsi combat idéologique et « règlements de compte » personnels.

Il souligne enfin, si besoin était, que la menace terroriste reste, en France, exceptionnellement élevée.

[1] Ce décompte et son détail reposent sur des sources officielles. Les attentats de Paris le 13 novembre 2015 (130 morts, 413 blessés) et de Nice, le 14 juillet 2016 (86 morts, 458 blessés), entrainant le plus grand nombre de victimes. [2] La liberté d’expression est inscrite au cours d’enseignement moral et civique (EMC) du Collège (classes de 5ème, 4ème et 3ème). Par ailleurs, la liberté dont jouissent les enseignants dans le choix de la manière de présenter la matière étudiée est grande : la décision 83-165 DC du 20 janvier 1984 du Conseil constitutionnel établit que « fonctions d’enseignement et de recherche non seulement permettent mais demandent, dans l’intérêt même du service, que la libre expression et l’indépendance des personnels soient garanties… » [3] On soulignera que, lors de cette leçon, l’enseignant avait proposé à ses élèves musulmans de sortir de la classe pour ne pas les choquer… [4] Expression inventée par Charles Péguy (1873, mort pour la France le 5 septembre 1914), dans son livre « L’Argent », en 1913. [5] Cité par le Procureur national antiterroriste Jean-François Ricard dans sa conférence de presse du samedi 17 octobre. https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/17/attentat-a-conflans-l-ecole-frappee-en-plein-c-ur_6056404_3224.html